Manifestation devant le Conseil régional d’Île-de-France, le 19/11/2025. © Camille Le Ricousse
Les politiques publiques d’inclusion professionnelle des personnes en situation de handicap connaissent aujourd’hui une évolution rapide. La loi Plein emploi 2023, les réorganisations du service public de l’emploi et les recommandations des corps d’inspection (Cour des comptes, IGAS) traduisent une ambition affichée : faciliter l’accès à l’emploi et mieux intégrer les personnes handicapées dans le droit commun. Mais cette ambition se heurte à un paradoxe préoccupant : les établissements de réadaptation professionnelle sont sommés d’accueillir davantage… alors que les moyens nécessaires diminuent. Cette contradiction menace directement la continuité des parcours, la qualité de l’accompagnement et, au-delà, la crédibilité de l’objectif d’inclusion.
Une évolution politique qui modifie profondément la place du handicap
Historiquement, la politique du handicap reposait sur des droits spécifiques : droit à la compensation, à la réadaptation professionnelle, à des temporalités compatibles avec les limitations fonctionnelles. Les ESRP s’inscrivaient dans ce cadre protecteur : ils permettaient de reconstruire une capacité professionnelle, de stabiliser une situation médico-sociale et de préparer un retour durable à l’emploi.
Aujourd’hui, un glissement majeur s’opère : le handicap est de plus en plus abordé sous l’angle de l’employabilité.
France Travail, devenu guichet unique, catégorise les profils en fonction de leur potentiel de mise en emploi rapide. L’entrée dans l’accompagnement spécialisé dépend de plus en plus de la capacité perçue à s’insérer rapidement. Cette logique fragilise les personnes ayant un handicap psychique, cognitif ou un trouble du neurodéveloppement, pour qui la réadaptation professionnelle nécessite un temps long, des étayages continus et une approche globale.
Une transformation de l’offre engagée… mais fragilisée par les restrictions budgétaires Les établissements de réadaptation professionnelle ont pleinement engagé la transformation attendue par les pouvoirs publics : formation accompagnée, modularisation, coopération avec France Travail, territorialisation, adaptation aux besoins des entreprises.
Mais cette dynamique est aujourd’hui confrontée à une difficulté majeure : la diminution annoncée des financements de la rémunération des stagiaires dans certaines Régions, parfois jusqu’à 15 %.
Cette baisse survient alors même que :
- Les agréments délivrés par les ARS n’ont pas été revus ;
- Les CDAPH maintiennent, voire augmentent, les notifications d’orientation en ESRP ;
- Les politiques d’inclusion demandent une montée en charge des dispositifs de réadaptation.
Les établissements doivent donc répondre à une obligation d’accueil… sans disposer des moyens correspondants. Le risque est clair : ruptures de parcours, impossibilité d’absorber les orientations, pression accrue sur les équipes et fragilisation de la qualité de l’accompagnement.

© Yohan Goujon
Des conséquences directes pour les personnes accompagnées
Les tensions budgétaires ne sont pas abstraites : elles affectent directement les parcours de formation.
Des admissions reportées.
Faute de financement disponible, certaines personnes attendent des semaines avant d’entrer en formation, malgré une orientation CDAPH justifiée. Pour des personnes psychiques ou en reconversion après un accident de santé, cette attente peut provoquer une déstabilisation et une perte de confiance.
Des parcours interrompus.
La baisse ou la suspension de la rémunération des stagiaires conduit certains à cesser leur formation, faute de ressources suffisantes pour vivre. La précarisation devient un obstacle supplémentaire à la réadaptation.
Un décalage entre temporalités administratives et besoins des personnes.
Alors que France Travail demande une recherche active d’emploi, les délais d’accès à l’ESRP s’allongent. Les personnes se retrouvent dans une injonction contradictoire, sommées d’être disponibles pour un emploi alors que leur besoin de formation est reconnu.
Une pression pour des sorties rapides vers l’emploi.
Les profils les plus fragiles, notamment psychiques ou TND, risquent d’être orientés trop tôt vers un marché du travail qu’ils ne sont pas prêts à intégrer, au détriment d’une insertion durable.
Ces constats rappellent une évidence : l’inclusion ne peut réussir que si les parcours sont sécurisés, cohérents et financés.
Un risque majeur : l’inclusion sélective
Les politiques actuelles comportent un risque réel : celui d’une inclusion qui profite prioritairement aux personnes les moins éloignées de l’emploi.
Lorsque les moyens manquent, les premières victimes sont celles qui ont besoin :
- D’un accompagnement intensif,
- D’un temps long pour se stabiliser,
- D’une approche pluridisciplinaire,
- D’un cadre de formation adapté.
Autrement dit, ceux que les politiques d’inclusion devraient protéger en priorité.
Pour une inclusion crédible et cohérente
Les établissements de réadaptation professionnelle jouent un rôle unique dans l’écosystème de l’emploi et du handicap. Ils ne s’opposent pas aux évolutions engagées ; ils en partagent même les objectifs : fluidifier les parcours, renforcer la collaboration avec France Travail, moderniser l’offre, rapprocher la formation des besoins des entreprises.
Mais la transformation ne peut réussir sous contrainte.
Elle nécessite des financements stables, une cohérence entre obligations d’accueil et moyens alloués, et une reconnaissance pleine du rôle des acteurs de terrain.
Une politique d’inclusion crédible ne peut ignorer les conditions concrètes d’accompagnement des personnes. Elle doit garantir la continuité, la sécurité et la qualité des parcours, en particulier pour les publics les plus vulnérables.
Sans cela, l’inclusion risque de devenir ce qu’elle ne doit jamais être : une promesse affichée mais inaccessible.

