Philippe MARTINEZ, secrétaire général de la CGT de 2015 à 2023

Interview

Dans cet entretien, Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT de 2015 à 2023, revient sur son livre Mon Tour de Gaule et sur la France du travail qu'il y donne à voir. L'occasion d'évoquer les défis actuels du monde du travail, le rôle de l'association Ambroise Croizat dans les domaines de la santé et de la formation professionnelle, et l'héritage toujours vivant d'Ambroise Croizat, ministre fondateur de la Sécurité sociale.

Philippe MARTINEZ, secrétaire général de la CGT de 2015 à 2023

Dans votre livre Mon Tour de Gaule, vous donnez la parole à une France du travail souvent peu visible. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

J’ai rencontré des milliers de salariés du public et du privé durant « mon tour de Gaule ». Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est qu’ils ont toujours montré leur étonnement que l’on s’intéresse à elles et eux, à leur travail, à leur vie, qu’on les écoute et surtout qu’on les entende. Il suffit de poser cette simple question ; « ça va votre boulot » et après ce moment d’étonnement, les travailleurs et les travailleuses sont intarissables pour expliquer ce qui va et surtout ce qui ne va pas dans leur boulot. Ils et elles en ont assez d’entendre quelques personnes au pouvoir ou dans les médias, leur expliquer leurs vies, souvent les culpabiliser ce qui fait leur quotidien sans vraiment rien connaitre de quoi est fait l’existence de la grande majorité de la population. Un des meilleurs symboles de cette caste, c’est cette petite phrase du président de la République, Emmanuel Macron qui  s’adressant à un privé d’emplois en lui disant qu’il suffit de traverser la rue pour trouver du travail. Ce sont eux que je qualifie de « champions de la théorie ». J’adore cette citation de Pierre Desproges que j’avais affiché à la porte de mon bureau. « un jour, j’irais vivre en théorie parce qu’en théorie, tout se passe bien ».

Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels sont confrontés les salariés dans leur vie professionnelle ?

Derrière des revendications sociales classiques comme les salaires ou la protection sociale, on l’a vu avec l’important mouvement contre le projet de réforme des retraites du gouvernement BORNE et les suivants, il existe un mal profond parmi les salariés. C’est la question de leur travail évidemment pour celles et ceux qui en ont. Comme je l’évoquais précédemment, les travailleurs et les travailleuses sont souvent confrontés à des théoriciens qui leur expliquent ce qu’ils doivent faire sans connaitre la réalité de leur travail et de leur métier. C’est la différence entre le travail prescrit et le travail réel. Ce décalage génère de la souffrance car qui aime mal faire son travail ? Cette réalité est particulièrement vraie dans le domaine du soin où les personnels sont en permanence sous la pression des coûts au détriment de la qualité des soins et la bienveillance vis-à-vis des patients. Cela génère une double souffrance, celle de mal faire son travail et la culpabilité devant des patients qui se sentent abandonnés. Ce mal-être, on le retrouve également parmi tous les fonctionnaires confrontés à leur mission de service au public et le manque de moyens pour assumer pleinement cette noble mission loin là également, de toutes notions de profit et de rentabilité. Cette souffrance du au mal-travail explique bon nombre d’arrêts de travail voire de suicides comme l’ont révélé des situations dans des entreprises. Là encore, plutôt que de soigner le travail, on culpabilise les salariés en argumentant sur des arrêts maladie.

L’association Ambroise Croizat agit dans les domaines de la santé et de la formation professionnelle. Quel regard portez-vous sur leur rôle dans la société actuelle ?

Santé et formation professionnelle sont deux piliers parmi d’autres, je pense à la retraite ou les congés payés, de l’histoire sociale de notre pays. La santé n’est pas une dépense comme certains économistes libéraux le considèrent, c’est un investissement qui nécessite des moyens matériels et humains pour répondre aux différents besoins de la population, de la naissance jusqu’à la fin de vie. Il en est de même en ce qui concerne la formation professionnelle qui est essentielle durant toute la vie active. Cette dernière permet soit une véritable évolution professionnelle, soit de corriger des inégalités ou des violences subies par le capital comme des licenciements ou des accidents au travail. Face à ces missions d’intérêt général et symbolisant la solidarité, les financiers sont aux abois devant un argent qui leur échappent ainsi qu’à leurs actionnaires. Ce sont bien deux conceptions de la société qui s’opposent.

Quels sont, selon vous, les grands défis que le syndicalisme doit relever pour rester en phase avec la société d’aujourd’hui ?

Il y a plusieurs défis pour le syndicalisme dans un monde du travail et une structure des entreprises ou des administrations qui ont énormément changé. Ainsi aujourd’hui co-travaillent dans une même structure, un même établissement des salariés avec des statuts très différents. On côtoie sur un même lieu, des intérimaires, des prestataires, des vacataires voire des stagiaires. Il existe même aujourd’hui des travailleurs sans droits, sans contrat et sans patrons identifiés, je pense par exemple aux livreurs à vélos. Le magnifique film, « l’histoire de Souleymane » en est la parfaite illustration. Même si la CGT se bat contre la précarité et l’éclatement des droits, il est nécessaire de continuer à défendre tous les salariés dans leur diversité de situation. Il en de même pour des questions nommées « de société » que certains politiques considèrent en dehors du champ syndical. Il en est ainsi de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dont de nombreuses se déroulent sur les lieux de travail. Outre cet aspect qui parle de lui-même, un syndicat comme la CGT qui est féministe, ne peut se désintéresser de ce sujet. Il en va de même sur le dérèglement climatique qui a des conséquences graves sur le travail et sur la vie quotidienne tout simplement. Une question sur laquelle la jeunesse est très engagée. Sur l’ensemble de ces problématiques et bien d’autres, le syndicalisme est bien présent et ne doit pas relâcher ses efforts.

L’association Ambroise Croizat est héritière du mouvement ouvrier. Est-ce que, selon vous, l’héritage d’Ambroise Croizat est encore porteur de sens dans la société d’aujourd’hui ?

L’association Ambroise Croizat est héritière d’un mouvement ouvrier résolument moderne dès 1936 puis à la libération avec le programme du Conseil National de la Résistance, « les jours heureux », ce que porte toujours le mouvement syndical et particulièrement la Confédération Général du Travail. Cette association, avec l’appui et le soutien actif de la CGT, et singulièrement de sa fédération des travailleurs de la métallurgie, est un point de repère pour beaucoup de personnes. En prenant le nom du ministre des travailleurs à la libération, fondateur de la sécurité sociale, elle symbolise une vision de la société qui n’est pas passéiste, mais plus que jamais moderne. Il est d’ailleurs curieux de constater que le patronat et les libéraux ont les mêmes arguments depuis plus d’un siècle pour dénoncer le progrès social et toutes les avancées conquises par le monde du travail. Les ringards, ce sont eux, pas nous.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux lecteurs et aux adhérents de l’association Ambroise Croizat ?

C’est un message d’espoir d’optimisme dans un monde qui ne tourne pas rond, c’est le moins qu’on puisse dire. Il existe des milliers de citoyennes et citoyens qui s’engagent dans les syndicats, dans des associations pour porter des valeurs de justice sociale, de solidarité ou pour la défense de la planète. L’ensemble du personnel de l’association Ambroise Croizat, toutes catégories confondues, portent ces valeurs d’un monde fraternel et solidaire, quelle que soit l’origine sociale ou la nationalité des femmes qui viennent à l’hôpital Pierre Rouquès Les Bluets ou des stagiaires accueillis dans ses établissements de réadaptation professionnelle.

C’est cette ambition profondément moderne qu’il faut encourager et soutenir face à ceux qui n’ont comme seule ambition, une logique individualiste au service du profit et de la rentabilité. Il y a besoin de faire mieux connaitre les activités et le rôle de l’association parmi bien sûr les syndiqués mais au-delà, vers l’ensemble de la population.