Sécurité sociale : une conquête populaire à défendre

Dossier

Découvrez l’histoire de la Sécurité sociale, née des luttes sociales et de la Résistance, et les valeurs de solidarité et de protection collective qui fondent encore aujourd’hui ce système.

Sécurité sociale : une conquête populaire à défendre

Cortège du syndicat CGT des métaux de la Seine [1937-1938] © DR | IHS CGT Métallurgie

Sécurité sociale : une conquête populaire toujours à défendre

Créée dans le sillage de la Libération, la Sécurité sociale incarne depuis près de 80 ans un idéal de justice sociale. Mais ce pilier du modèle républicain est régulièrement remis en cause. Retour sur une histoire de luttes, de solidarités… et d’actualité.

Un long combat pour la protection collective

Avant 1945, les travailleuses et travailleurs s’appuyaient sur des solidarités locales et professionnelles pour faire face aux aléas de la vie : accidents, maladie, vieillesse. Confréries, sociétés de secours mutuels, œuvres patronales ou municipales proposaient des aides encore fragmentaires. Le mouvement ouvrier, dès le XIXe siècle, milite pour des protections collectives, fondées sur les droits des assurés, et non sur la charité. La loi de 1898 sur les accidents du travail puis celle de 1910 sur les retraites ouvrières sont des avancées partielles, qui suscitent critiques et revendications.

Entre les deux guerres, les assurances sociales créées en 1928-1930 posent les jalons d’un dispositif plus large, mais réservé à une partie du salariat. Dans les années 1930, certaines fédérations syndicales, notamment les métallos CGT, développent leurs propres dispositifs de soins et de formation. Une protection sociale pensée par et pour les travailleurs commence à émerger.

Une ambition née de la Résistance

Le programme du Conseil national de la Résistance, adopté le 15 mars 1944 sous le nom de « Les jours heureux », affirme la nécessité d’un système de protection sociale universel, permettant de garantir à chacun des moyens d’existence. Ce projet est porté dès la Libération par des figures issues du monde ouvrier comme Ambroise Croizat, ancien métallo devenu ministre du Travail du gouvernement provisoire.

Il pilote les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 qui fondent la Sécurité sociale sur quatre piliers : une caisse unique couvrant tous les risques (maladie, maternité, vieillesse, accidents du travail), une universalité des prestations, un financement par la cotisation sociale et une gestion démocratique, confiée aux représentants des assurés.

Jean-Pierre Timbaud – Rassemblement de la CGT des Métaux à Paris – Fonds d’archives de la CGT

Une gestion démocratique au service des assurés

Le 1er juillet 1946, le système entre en vigueur. Partout en France, des caisses sont créées, souvent sous l’impulsion de militant·es syndicaux, notamment de la CGT. Plus de 80 % des caisses sont alors dirigées par un·e représentant·e de la centrale syndicale. C’est un fait sans précédent dans l’histoire sociale française : les assurés prennent la main sur la gestion des droits sociaux.

Les élections de 1947 aux conseils d’administration des caisses donnent lieu à une campagne nationale de sensibilisation et de mobilisation. Le mot d’ordre est clair : démontrer que la classe ouvrière est capable de gérer démocratiquement un service public d’une telle ampleur. Mais des résistances émergent : certaines professions (cadres, agriculteurs, professions libérales) refusent d’intégrer un régime commun et défendent des régimes particuliers, refusant ainsi le principe de la caisse unique.

Manifestation ARS – 8 novembre 2016

Les attaques contre le modèle solidaire

Très vite, le modèle unifié est remis en cause. En 1967, les ordonnances Jeanneney marquent un tournant : la caisse unique est éclatée en trois grandes branches (maladie, famille, vieillesse), les élections sont supprimées, et la gestion devient paritaire, avec un renforcement de la représentation patronale. L’État impose sa tutelle, au détriment de l’autonomie initialement prévue.

À partir des années 1980, les logiques libérales s’intensifient. La priorité n’est plus donnée à la réponse aux besoins sociaux, mais à l’équilibre budgétaire. Les cotisations sont allégées, les exonérations patronales se multiplient, les prestations sont révisées à la baisse. En 1995, le plan Juppé déclenche un mouvement social d’ampleur : les mesures proposées – allongement de la durée de cotisation, alignement des régimes spéciaux, rationalisation comptable – sont perçues comme une remise en cause frontale de l’esprit de 1945.

Depuis, les réformes se succèdent. Elles reposent sur une même logique : responsabilisation individuelle, ouverture au secteur privé, réduction des droits au nom de la « soutenabilité financière ». Pourtant, la Sécurité sociale a su démontrer sa résilience, comme en 2020 face à la pandémie de Covid-19, confirmant son rôle central dans la cohésion sociale.

Reconquérir la Sécurité sociale pour le XXIe siècle

Face à ces remises en cause, la mobilisation reste vive. La Sécurité sociale est perçue par une majorité de Français comme un acquis majeur, garant de solidarité et de justice. Depuis 1945, son fonctionnement repose sur les cotisations sociales : loin d’être des « charges », celles-ci sont une part de la richesse créée par le travail, mise en commun pour financer la protection de toutes et tous.

Préserver cette architecture implique des choix politiques clairs : garantir la prise en charge à 100 % des soins, rétablir le droit à la retraite à 60 ans, renforcer la reconnaissance des maladies professionnelles, soutenir l’autonomie des personnes âgées ou en situation de handicap, et construire un système familial égalitaire, en particulier pour les femmes.

Le financement doit être repensé : élargissement de l’assiette des cotisations, suppression des exonérations patronales, taxation des profits financiers, modulation en fonction de la politique sociale des entreprises.

Enfin, la démocratie sociale doit être refondée. Le retour à des élections dans les caisses, avec une majorité de représentants des salarié·es, permettrait de renouer avec le principe fondateur : une Sécurité sociale gérée par ses bénéficiaires, outil de transformation sociale, et non simple mécanisme comptable.